Repenser son rapport au temps en tant que femme RH

J’ai toujours un outil de mesure du temps accessible, à portée d’œil. Une horloge en manque de piles me cause un stress seulement apaisé par le remplacement de son carburant. Mon entourage, quand j’étais adolescente, ne comprenait pas comment je faisais pour dormir sereinement avec la multitude de tics tacs parsemant les murs de ma chambre. J’ai besoin de connaitre l’heure qu’il est en permanence. Ne pas savoir me laisse comme dans le noir.

Je suis également très optimiste quant au temps qui passe. J’arrive souvent en retard à mes rendez vous car je suis partie de chez moi avec pile le temps d’avance qu’il me faut pour effectuer le trajet. Au moindre contretemps, c’est fichu.

Nous avons toutes un rapport au temps différent. Certaines vont le voir comme un amas de données à organiser du mieux possible, d’autres comme un filet qui s’échappe entre nos doigts, sans avoir jamais eu le temps de faire tout ce que l’on souhaitait.

Je  sais que vous êtes nombreuses à avoir ce dernier exemple de rapport au temps, du moins dans votre vie professionnelle de RH. Nous sommes si sollicitées, de toute part, qu’il peut être difficile (impossible ?) de tout concilier.

On a souvent choisi ce métier par amour de l’accompagnement humain, pour aider l’Autre. On est dans l’empathie, on veut faire du mieux possible. Le mieux possible, ce qui veut pas dire tout faire. Comme le disait André Gide « choisir, c’est renoncer », mais choisir, c’est se préserver. Renoncer, c’est assumer.

Un proche m’a dit il y quelques jours « tu te rends compte, dans ma boite, les RH ne sont ouvertes qu’une heure trente par jour, c’est à nous de regarder les heures d’ouverture pour aller les voir ». Je lui ai répondu « et alors ? ». Ces RH ont raison ! Le reste du temps, elles ne sont pas en train de jouer aux cartes ou discuter entre collègues. Elles ont simplement décidé de se concentrer complètement sur leurs dossiers lors des moments dédiés, et d’être complètement disponibles lors de la plage d’ouverture. Cela m’a paru une bonne stratégie. N’avez-vous jamais observé qu’en faisant plusieurs choses en même temps, nous étions moins efficace car dispersée ? Et je ne jette pas la pierre, moi-même j’ai bien des difficultés à me concentrer, et je suis souvent distraite par mon téléphone, les pensées qui s’agitent dans ma tête, une nouvelle idée, le chat qui miaule…

C’est donc une bonne stratégie que d’établir des « blocs » de travail, et concentrer son espace mental dans chaque. Pour pouvoir profiter également de vraies pauses. Je vous avais déjà parlé de la technique Pomodoro qui est assez connue, que j’avais adaptée à ma concentration de papillon, en réalisant d’abord un quart d’heure de travail, dix minutes de pause, puis 20 minutes et 5 minutes, etc. Utile aussi de couper son téléphone, ses mails, de fermer sa porte. Travailler moins longtemps, mais plus intensément.

Nous parlons dans ce monde,  de plus en plus, de l’absurdité qui fait que nous travaillons encore autant, alors que nous avons des outils de plus en plus performants pour nous permettre de dégager du temps. Comme le dit Rutger Bregman dans le génial « Utopies Réalistes », de nombreux économistes, dont Keynes, lui-même avait prévu qu’en 2030, nous ne travaillerons plus que 15h par semaine. Nous en sommes loin !

Henry Ford l’avait lui compris, je vous livre un extrait du livre ci après :

« Le premier à mettre en place la semaine de cinq jours fut Henry Ford – magnat de l’industrie, fondateur de la Ford Motor Company et créateur de la Ford-T. Les gens le traitèrent de fou. Puis ils l’imitèrent. Capitaliste bon teint, inventeur de la chaine de production, Henry Ford avait compris qu’une semaine de travail plus courte améliorerait la productivité de ses employés. Le temps de loisir, observait-il, était affaire d’intérêt bien compris. Un ouvrier bien reposé était plus efficace. Et d’ailleurs, un employé peinant à l’usine de l’aube au crépuscule, dépourvu du temps libre qui lui permettrait de prendre la route le temps d’une escapade ou d’une virée, n’achèterait jamais l’une de ses voitures. Ford le dit en ces termes aux journalistes : « il est largement temps de nous débarrasser de l’idée que les loisirs des ouvriers sont « du temps perdu » ou un privilège de classe ». Il ne fallut pas plus d’une décennie pour rallier les septiques. »

Ce qui était valable pour les ouvriers à l’époque l’est aussi aujourd’hui et quel que soit le corps de métier. Plus loin dans ce chapitre, Rutger Bregman nous dit qu’« il y a de bonnes raisons de penser que dans l’économie moderne du savoir, quarante heures par semaine, c’est encore trop. Les recherches indiquent qu’une personne qui puise constamment dans ses capacités créatives ne peut en moyenne être productive plus de six heures par jour ».

Ainsi, la science nous le dit, l’économie nous le dit, et pourtant nous continuons à nous tuer au travail. Parce que nous avons oublié un détail.

Il y aussi un poids psychologique dans le fait de faire beaucoup d’heures de travail dans sa semaine, c’est que cela apporte une certaine satisfaction que le fait de beaucoup travailler. Rutger Bregman en parle aussi (promis après j’arrête avec ce livre mais je l’adore, lisez le !) : « De nos jours, l’excès de travail et la pression sont des signes statutaires. Se plaindre d’avoir trop de travail, c’est souvent chercher de manière voilée à donner l’impression qu’on est important et intéressant. Prendre du temps pour soi, cela renvoie souvent au chômage et à la paresse ».

Je m’en suis vite rendue compte en entreprise, ce n’est pas forcément ceux qui se disent les plus occupés qui le sont réellement. Et moi aussi j’ai ressenti cette satisfaction, et je la ressens encore, quand je peux annoncer fièrement « ah aujourd’hui, j’ai bossé comme une forcenée ! ». Mais pourquoi ? Pourquoi me sens je obligée de me justifier, comme si c’était honteux de travailler peu ? Je pense que toutes les personnes ayant été au chômage un jour pourront me répondre : ne pas travailler, c’est la honte. C’est ne pas se rendre utile à la société, et pire, à être assisté par elle !

Avant de réussir à accepter que travailler plus, ce n’est pas forcément travailler mieux, il faut d’abord accepter que ne pas travailler, ce n’est pas rien faire, et que ne rien faire, ce n’est pas grave. Nous ne sommes pas sur terre pour créer plus de tableaux Excel ou plus de produits de consommation.

Je comprends que ce soit difficile, j’ai moi-même beaucoup de mal avec cette notion. J’ai été éduquée avec cette valeur travail absolue, qui me disait que l’oisiveté, c’est mal. Pourtant, les meilleures idées peuvent venir dans des moments absolument pas dédiés au travail. J’espère qu’avec le temps nous parviendrons à faire évoluer les mœurs sur ce sujet.

Et en RH, cela me parait particulièrement intéressant d’y réfléchir. En entreprise, ce sont les personnes débordées par excellence. Mais aussi parmi celles qui inspirent respect et pouvoir (pas forcément un pouvoir réel, mais ça c’est un autre sujet). Et si on suit la logique évoquée précédemment, beaucoup de RH souhaitant par-dessus tout être utiles et contribuer le plus possible, il est plus facile pour elles de glisser vers l’équation « plus je travaillerai, plus j’aiderai mes collaborateurs, plus j’ai de la valeur ».

Alors que non. Rester deux heures de plus pour vérifier encore et encore des données de paie ou accepter de recevoir à 19h des candidats ne fera pas de vous une meilleure RH. Seulement une RH qui s’oublie, et qui ne prend pas de temps pour elle, négligeant même sa santé.

Alors de façon concrète pour terminer cet article, je vous propose de retenir trois astuces :

  1. Assumez de devoir faire des choix : je ne peux pas tout faire. Ce n’est pas la fin du monde que d’annuler ou repousser certaines taches. Je me pose la question : est ce que toutes les taches que je réalise aujourd’hui sont absolument indispensables au bon fonctionnement de l’entreprise ? Doivent-elles toutes être réalisées maintenant ? Doivent-elles toutes être réalisées par moi ? Et faire des choix : déléguer (et c’est difficile, car ça implique de faire confiance à quelqu’un d’autre que soi), repousser à plus tard, ou purement et simplement supprimer la tache. Commencez par des petites choses, vous serez surprise de voir combien de choses que nous nous forçons à faire sont finalement peu utiles.
  2. Cherchez votre rythme idéal : à quelle heure suis-je la plus efficace et comment puis-je utiliser cette information dans ma vie actuelle ? Si je suis du matin, pourquoi ne pas m’intéresser au concept du miracle morning ? Si je suis du soir, essayer d’aménager mes horaires, en fonction de ma vie personnelle évidement, ou demander à télétravailler davantage, en motivant ma demande avec cette raison d’efficacité.
  3. S’accorder des moments à soi et déculpabiliser : je vous l’ai confié dans l’article de la semaine dernière, j’ai appris à mes dépens que même quand on adore littéralement ce qu’on fait de nos journées, on peut craquer en travaillant trop. J’ai du me rappeler que l’efficacité n’est pas corrélée au nombre d’heures de travail. Nous pouvons être beaucoup plus productives en travaillant 4h par jour plutôt que 8h, diluées entre notifications des réseaux sociaux, téléphone sonnant en continu, alternance de taches sans jamais réussir à se concentrer plus de 10 minutes d’affilée…J’ai moi-même pu passer 10h par jour à travailler sans réellement savoir comment ma journée avait ainsi pu me filer entre les doigts. Si vous vous dites « mais moi je travaille 10h et à fond, je ne suis pas du tout oisive, pendant ma journée ! » Je vous renvoie au point 1.

Si ce sujet vous intéresse et que vous voulez en savoir plus, cela tombe bien ! Repenser notre rapport au temps sera le thème de travail du Club de la Sororité RH du mois de juin 2020. Et pour celles qui ne connaissent pas le Club ou qui se questionnent encore, j’organise un live sur ce sujet dans une semaine, le lundi 25 mai à 21H, en direct sur YouTube, pour vous donner d’autres conseils et astuces que ceux évoqués dans cet article, approfondir sur le thème de la déculpabilisation à prendre du temps pour soi, et répondre à toutes vos questions. Les inscriptions au live du 25 se trouvent ici !

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